Oriundi au service de Mussolini

La question de l’immigration est omniprésente au sein de la Squadra Azzura, reflet de la nation italienne, mélange des cultures et des identités, la nazionale est depuis ses débuts un vecteur d’intégration pour les italiens. La sélection italienne a vu de nombreux joueurs aux origines étrangères – naturalisés par la suite – servir sous le maillot azzuro, ils sont appelés les oriundi – qui signifie originaire de en italien. Retour sur l’instrumentalisation de la sélection italienne par le régime fasciste de Mussolini à des fins de propagande, où les oriundi vont jouer un rôle capital dans la conquête des deux titres mondiaux dans les années 30.

Bien avant Omar Sivori ou Thiago Motta, le premier d’entre eux fut Ermanno Aebi ; né à Milan d’un père suisse, il fera carrière à l’Inter Milan, milieu de terrain polyvalent, où il sera une véritable icône pour les supporters milanais. En 142 matchs sous les couleurs Nerazzurri, il inscrira pas moins de 106 buts pour son club de cœur. En 1920 il disputera deux matchs avec l’Italie pour un but. L’année suivante, le Parti National Fasciste sera créé à Rome, le 7 novembre 1921, donnant naissance au mouvement fasciste italien. Sous la dictature de Benito Mussolini, l’arrivée de plusieurs joueurs d’origines étrangères dans la sélection italienne sera le fruit d’une politique rondement menée par le régime fasciste italien.

Le fascisme italien au pouvoir

Le 23 mars 1919, le mouvement Faisceaux italiens de combat (FIC) est mis sur pied à Milan, la première étape d’un long processus marqué par une extrême violence. Rassemblant des paysans, des syndicalistes, des anciens combattants, ou des propriétaires, le large éventail social qu’a constitué le mouvement répondait à une crise sociale profonde dans l’Italie de l’entre-deux-guerres. Ravagé par la crise économique de l’après-guerre, l’Italie a dû faire face à des tensions sociales galopante, dans un pays ruiné par la guerre. En Europe la peur de voir la révolution bolchevique se diffuser sur le continent inquiétera les élites et les classes bourgeoises du continent. Les grèves dans les usines et les manifestations vont secouer l’Italie d’après-guerre, profitant de ce chaos, le parti socialiste italien sera élu en tête des élections générales de 1919. Mais le fascisme incarné par Benito Mussolini, attendra encore quelques années pour s’installer définitivement au pouvoir. Mussolini rassemblera ses forces en unissant des milliers d’italiens sous une couleur, le noir des squadristi, véritable bras armé du Duce – surnom de Mussolini -, répondant au nom de chemises noires. Les membres du FIC devaient être aussi membres de la Milice volontaire pour la sécurité nationale, une organisation paramilitaire d’une importance capitale dans la prise du pouvoir de Mussolini. Après la création du Parti National Fasciste, le fascisme italien se met en marche sur Rome, 25 000 chemises noires se dirigeront vers la capitale, les fascistes réclameront le transfert du pouvoir à Mussolini. Le 28 octobre 1922, le gouvernement italien et le Roi Victor-Emmanuel III seront contraints de céder le pourvoir au PNF qui va imposer un régime de violence et de terreur, alimenté par une propagande de masse, jusqu’à sa chute en 1945.

Au milieu de ce chaos, le football va vite devenir un instrument de contrôle des masses pour le régime fasciste. Mais la Squadra Azzura peinera à montrer un visage séduisant dans ses sorties européennes, un problème pour le régime fasciste qui veut alors montrer une bonne image du Ventennio fascista – la double décennie fasciste. Présents aux Jeux Olympiques de Paris en 1924, les italiens seront éliminés en quart de finale par la Suisse (1-2), futurs finalistes face aux uruguayens. Quatre ans plus tard à Amsterdam, les italiens vont battre les français, avant d’atteindre les demi-finales, perdues de justesse face à l’Uruguay (2-3), future championne olympique. Après les JO de 1928, la Fédération italienne de football (FIGC) se rendra compte du talent des joueurs sud-américains.

Dans les années 1920, l’Italie fasciste chercha des manières non violentes d’exprimer son idéologie ; le sport a très vite pris une place importante dans l’idéal fasciste, avec le cyclisme en tête et le calcio par la suite, le système sportif sera centralisé aux mains des fascistes. Leandro Arpinati, ancien député et vice-secrétaire général du PNF, sera nommé à la tête de la Fédération italienne de football en 1926. Le championnat italien sera réformé, les équipes ne pouvaient alors qu’alignée un seul étranger sur le terrain. Sur un autre continent, en Amérique du Sud, se trouvait un contingent de footballeurs talentueux. Les vagues d’immigration qui ont précédé et suivi la Première guerre mondiale, ont vu de nombreux italiens immigrer au Brésil, en Uruguay, ou en Argentine, donnant naissance aux futurs oriundi .

La marche sur Rome

Des oriundi aux accents latino-américains

La Fédération et les clubs italiens encourageront les arrivées des joueurs sud-américains ; profitant d’une législation souple, ils vont s’appuyer sur une loi de 1912 qui permettait de naturaliser les nouveaux venus ayant des origines italiennes. Le subterfuge permet à de nombreux joueurs sud-américains d’obtenir la nationalité italienne, condition essentielle pour pouvoir jouer en Italie. Très attachés au patriotisme, les dirigeants fascistes à la tête de la FIGC vont introduire la charte de Viareggio en 1926, elle interdira aux clubs italiens de recruter des joueurs étrangers – même si certains joueurs feront figures d’exception.

« La nationalité italienne perdue suite à l’acquisition spontanée d’une nationalité italienne [était] recouvrée en cas de retour en Italie. » (Loi du 12 juin 1912)

Les oriundi venus d’Amérique du Sud seront nombreux à rejoindre la Botte ; de 1929 jusqu’à la fin du régime fasciste, pas moins de 118 oriundi viendront foulés les pelouses italiennes, attirés par des salaires de superstars et des avantages en tout genre, ils n’hésiteront pas à traverser l’océan à la quête de meilleurs salaires. L’exemple le plus connu restera Raimundo Orsi, attaquant vedette de la Juventus, il sera le joueur le mieux payé du Calcio. Le natif d’Avellaneda en Argentine, percevra près de 8 000 lires par mois, un salaire bien au-dessus des stars du championnat – autour de 5 000 lires –, en plus d’une prime à la signature, d’une Fiat 509 avec chauffeur, et d‘autres cadeaux en nature.

Le Brésil et l’Uruguay sont des grandes nations du football mondial des années 1920, la Seleçao remportera la Copa America de 1922, alors que la Celeste a tout raflé ou presque, après avoir remporté quatre titres continentaux, elle raflera deux titres olympiques en 1924 et 1928, avant de gagner la première Coupe du monde en 1930. Les talents ne manquaient donc pas dans ces deux pays à forte immigration européenne. Natif de Belo Horizonte, Otávio Fantoni était un milieu de terrain respecté dans la communauté italienne de São Paulo, il fera ses débuts pros au Palestra Italiana, club fondé par des immigrés italiens. En 1930 il fera le voyage à travers l’Atlantique pour rejoindre Rome et la Lazio de Rome. D’origine toscane, il sera naturalisé pour les qualifications du mondial 1934, où il prendra part à un seul match. De lautre côté du Rio Uruguay – fleuve qui traverse l’Uruguay et le Brésil -, un autre oriundi viendra faire les beaux jours de la Serie A. Il s’agissait de Francesco Fedullo, originaire de Montevideo, le milieu de terrain sera transféré à l’âge de 25 ans vers le Bologne FC où il fera carrière pendant 9 ans. Ses origines italiennes lui auront permis de jouer à deux reprises pour la Squadra Azzura entre 1932 et 1933.

Le régime fasciste utilisa le football pour manipuler les masses, dans un soucis de nationalisme exacerbé les noms des clubs seront renommés pour sonner « plus italiens » : les appellations Football Club – qui sont jugés trop british – seront remplacées par Associazione Calcio. L’Inter Milan deviendra le S.S. Ambrosiana en 1928 – en référence à une figure religieuse de Milan -, avant de reprendre son nom d’antan – FC Internazionale Milano – à la chute du régime fasciste en 1945.

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Les victoires de l’Italie en amicale contre le voisin autrichien, ennemi du régime, seront utilisés par la propagande pour justifier la puissance italienne face à l’Autriche, jusqu’au coup d’état de 1934 qui verra Kurt Schuschnigg – chancelier de 1934 à 1938 – devenir un allié de Benito Mussolini. La Squadra Azzura a remporté deux éditions de la Coupe Internationale européenne – une compétition qui opposait des pays d’Europe centrale -, celle de 1927-1930 et de 1933-1935, devant le Wunderteam autrichien. Les deux titres de l’Italie mettront en lumière des sportifs qui défendaient ardemment les valeurs de la patrie fasciste. Les athlètes italiens seront le reflet de l’homme idéal dans l’idéologie fasciste. Le recrutement des joueurs étrangers sera un élément important dans le développement du football italien, l’arrivée des meilleurs joueurs argentins va permettre aux Azzuri de glaner la Coupe du monde 1934 qui avait lieu sur ses terres.

Les joueurs italiens faisant le salut fasciste avant le début d’un match

Les deux joueurs les plus connus resteront Anfilogimo Guarisi et Michele Andreolo, tous deux champions du monde avec l’Italie. Le premier sera formé au Portuguesa de Sao Paulo avant d’évoluer au Corinthians, mais la Lazio mettra le grappin sur lui en 1931. Performant avec le club romain, il sera approché par la Fédération italienne pour rejoindre les rangs de la Squadra Azzura ; entre 1932 et 1934, il compilera six sélections et une présence à la Coupe du monde 1934. L’autre est uruguayen, son passage en Italie sera une véritable romance ; arrivé à l’AS Roma en 1933, Andreolo jouera chez le voisin de la Lazio, au Napoli, à Catane et à Forli. Il sera un habitué de la nazionale avec 26 sélections, auréolé du titre mondial en 1938 face à la Hongrie.

L’Argentine dépouillée par le Duce

Finaliste des Jeux Olympiques en 1928, et de la Coupe du monde en 1930, l’Argentine pouvait prétendre à un grand résultat en 1934. Avant le début du tournoi, la Fédération italienne s’empressa de naturaliser une grande partie des cadres de l’Albiceleste, Luis Monti capitaine emblématique, Enrique Guaita, Raimundo Orsi ou Atilio Demaria rejoindront les rangs de la nazionale. Tous nés et formés en Argentine, ils avaient déjà porté le maillot bleu et blanc. Ils avaient été recrutés à prix d’or par la Juventus, l’Inter ou la Roma ; ces joueurs seront l’ossature d’une Italie rude et agressive emmenée par le stratège, Vittorio Pozzo. Les Azzuri gagneront en 1934 sur leur sol, bien aidés par un arbitrage clément. L’Italie fêtera ses héros, en pensant à autre chose qu’à la dure réalité de l’Italie de l’époque, une victoire pour le régime fasciste qui aura réussi son coup. La deuxième édition de la Coupe du monde fut un succès pour la propagande fasciste, deux ans avant les Jeux Olympiques de Berlin en 1936, qui célébreront le régime nazie d’Adolf Hitler.

Luis Monti (à gauche) et Raimundo Orsi (à droite) avec le maillot de la Juventus Turin

Décisif tout au long du tournoi, Raimundo Orsi marquera trois buts, dont un crucial en finale, permettant à l’Italie de battre la Tchécoslovaquie, 2-1 après les prolongations. Au milieu l’ancien maestro de l’Albiceleste, Luis Monti, gagnera le surnom de Boucher, en référence à son jeu robuste, ne lésinant pas sur les tacles, il blessera trois joueurs espagnols dans les deux matchs du quart de finale. Monti aura atteint le graal mondial, après l’échec de 1930, impitoyable sur ses interventions, il sera désigné par le quotidien français L’Auto comme le « défenseur le plus brutal et méchant que le football mondial ait connu ».

En 1934 l’Italie a gagné en laissant une équipe d’Argentine dépouillée de ses stars, une situation sans précédent pour la Fédération argentine, qui alignera une équipe amoindrie par des départs importants. Inutile d’expliquer que la pilule passera mal en Argentine, après l’élimination de la sélection en huitième contre la Suède (2-3), le sentiment d’amertume sera fort à Buenos Aires. Le Duce a désarmé une Argentine riche en talents, qui devra attendre 1978 avant de revoir une finale de Coupe du monde et de soulever son premier trophée mondial, dans une Coupe du monde qui servira là encore de vitrine pour une régime dictatorial, en l’occurrence celui du général Jorge Videla.

Le succès des transalpins chez eux en 1934 sera de courte durée, puisqu’un an plus tard, en octobre 1935, la campagne d’Abyssinie commencera en Éthiopie. L’armée italienne sera sur le pont, tous les hommes seront appelés à combattre, mais une grande partie des oriundi vont fuir la guerre pour regagner l’Amérique du Sud, bien que les joueurs de foot joueront de leur statut privilégié pour éviter de se rendre dans la Corne de l’Afrique. Parmi eux, les champions du monde Orsi et Guaita quitteront le pays avant d’être enrôlés pour l’Éthiopie. Le premier va rompre son contrat en accord avec la Juventus et la Fédération ; le second va quand à lui fuir l’Italie en compagnie de deux autres joueurs, ensemble ils auraient rejoint la France pour embarquer à bord d’un bateau direction l’Argentine. Une fuite en avant qui montrera que l’appât du gain aura primé sur le sentiment patriotique. Les oriundi sud-américains auront servi les intérêts du fascisme pendant la Coupe du monde 1934, avant de fuir pour éviter de partir au front pour une guerre qu’il leur était étrangère.

Citation :

L’Histoire du football écrit par Paul Dietschy

Image :

L’Italo-Americano

Wikipedia

Listal

Wikipedia

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